Les Bati Kelusi de l’île de Seram

Stéphane Barelli

Archipel de l’est de l’Indonésie formant un territoire de 74 500 km² pour environ 2,1 millions d’habitants, les Moluques tirent leur nom de Jazirat al Muluk, « l’île des rois », que leur donnaient les marchands arabes. L’islam, venu de Java au XVe siècle, et le protestantisme diffusé par les Hollandais au XVIIe siècle, divisent la grande majorité des insulaires. À partir des années 1970 se produit une immigration en provenance du sud de l’île de Sulawesi et de l’île voisine de Buton. Actifs et entreprenants, les musulmans dominent bientôt le commerce et contribuent à modifier l’équilibre religieux. Selon les statistiques officielles, les musulmans représentaient déjà 49,9 % de la population de l’archipel en 1971, 55 % en 1980 et 56,8 % en 2000. Ce déséquilibre démographique est aggravé par une politique de préférence musulmane dont les mesures ont provoqué des rixes entre chrétiens et musulmans causant la mort de dizaines de personnes et un déplacement massif de population. Les chrétiens se sont retirés au sud et les musulmans au nord.

Sur l’île de Seram, la plus grande de l’archipel, il règne une cohabitation fragile qui met les Alfur, population préservant les croyances traditionnelles, en porte-à-faux avec ces deux factions belliqueuses. Dans ce contexte, les conversions se confondant avec l’extirpation d’idolâtrie entraînent une perte grandissante de l’héritage culturel.

Dans les publications contemporaines, le qualificatif alfur désigne une population d’autochtones vivant sur Seram. Ces insulaires se définissent comme chrétiens, musulmans et hindouistes. En marge de leur religion, ils gardent leurs traditions et préservent leur organisation sociale, alimentaire et vestimentaire. Ils pratiquent des rites hétéroclites dans lesquels se mêlent des éléments tissés de plusieurs religions. Traditions ancestrales, culte des morts, prière du vendredi et imposition des mains s’entremêlent comme autant d’éléments d’une spiritualité singulière.


Adam Kelkusa, fils du chef du village Bati Kelusi. Photographie de l’auteur.

Les Bati Kelusi vivent dans le district de Kiandarat, dans le sud-est de l’île, dans un village au milieu de la jungle. Ils adhèrent à leur religion traditionnelle qui se fonde sur la conviction que leurs ancêtres ont un impact très important dans leur quotidien. Si les recommandations coutumières qu’ils transmettent ne sont pas correctement respectées, les vivants seront punis par le manque de prospérité, la maladie voire la mort. Ils craignent les esprits qui peuplent les montagnes et les forêts de la région. En protégeant ces sanctuaires naturels, ils cherchent à préserver l’équilibre de leur environnement.


Dahlan Siasaun, Iman du village Bati Kelusi. Photographie de l’auteur.

L’urgence du travail de terrain à entreprendre est dictée par le climat de tensions religieuses qui sévit dans cette région. Le nombre décroissant de pratiquants bati attachés à leurs traditions laisse envisager la perte irrémédiable de leur culture orale. Il est donc primordial que les Bati Kelusi soient au centre d’une recherche approfondie d’autant plus qu’ils n’ont jusqu’à présent fait l’objet d’aucune étude ou publication - Ruth Barnes et Roy Ellen, qui ont réalisé un prodigieux travail de compilation de données ethnographiques, en particulier concernant les coutumes, n’ont pas étendu leur étude aux Bati.


Umar Boufakar chef du village d’Artaféla et Abu Bakar Kelkusa chef du village Bati Kelusi. Photo de l’auteur.

Références

ELLEN, Roy. 2012. Nuaulu religious practices : the frequency and reproduction of rituals in a Moluccan society. Leiden : KITLV.
BARNES, Ruth and Mary H. Kahlenberg, eds. 2010. Five Centuries of Indonesian Textiles. The Mary Hunt Kahlenberg Collection. Munich, New York : Prestel.
BRANDL-STRAKA Ursula, Reinhard Maurer, Thontji Tuarissa. 2012. Maluku Sharing Cultural Memory. Vienne : Museum für Völkerkunde.