{"id":1468,"date":"2021-05-06T19:56:23","date_gmt":"2021-05-06T19:56:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.fondation-culturelle-barbier-mueller.org\/2021\/05\/06\/les-winye-du-burkina-faso-une-societe-de-la-frontiere\/"},"modified":"2022-11-23T15:40:18","modified_gmt":"2022-11-23T15:40:18","slug":"les-winye-du-burkina-faso-une-societe-de-la-frontiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.fondation-culturelle-barbier-mueller.org\/en\/les-winye-du-burkina-faso-une-societe-de-la-frontiere\/","title":{"rendered":"Les Winye du Centre-Ouest Burkina Faso, Mort, mariage et naissance dans une soci\u00e9t\u00e9 de la fronti\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading\">JEAN-PIERRE JACOB<\/h4>\n\n\n\n<p>Le pays winye est situ\u00e9 dans le centre-ouest du Burkina Faso. Il comprend une s\u00e9rie de communaut\u00e9s install\u00e9es dans la partie sud-est et sur la rive droite de la boucle du Mouhoun (ex-Volta noire), et sur les deux rives du Petit-Bal\u00e9, un affluent du Grand-Bal\u00e9 (lui-m\u00eame affluent du Mouhoun). Son peuplement actuel n\u2019est pas ant\u00e9rieur \u00e0 la fin du XVIIe si\u00e8cle. Il est constitu\u00e9 de groupes d\u2019origine ethnique diverse (surtout des Gurunsi \u2013 Nuna, Sisala, Phuo \u2013 mais aussi des Dagara, des Bwa, des Marka, des Peul, des Mossi&#8230;) qui se sont fondus progressivement dans un m\u00eame moule linguistique et culturel&nbsp;: le winye. Au niveau mytho-historique, la langue winye est consid\u00e9r\u00e9e comme le r\u00e9sultat des interactions langagi\u00e8res entre un homme sisala et sa femme phuo (ou d\u2019ascendance phuo par la ligne maternelle), ce que les linguistes confirment \u00e0 leur mani\u00e8re, puisque le winye est class\u00e9 comme une langue plus proche de l\u2019isala et du phuo que de toute autre langue faisant partie du groupe gurunsi (qui comprend \u00e9galement le kasena, le lela, le nuni\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9gion est constitu\u00e9e aujourd\u2019hui d\u2019un nombre relativement restreint de collectivit\u00e9s \u2013 dix-neuf \u2013, formant une ethnie jeune et peu nombreuse (environ 30 000 personnes), unie par la langue, des institutions communes (culte de la terre, des masques\u2026) et les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 quelques villages anciens (abandonn\u00e9s ou existants). L\u2019aire d\u2019influence du groupe s\u2019exerce \u00e9galement sur une dizaine de villages limitrophes \u2013 bwa, marka ou nuna \u2013 avec lesquels les Winye entretiennent des relations \u00e9conomiques, rituelles et matrimoniales.<a href=\"https:\/\/www.fondation-culturelle-barbier-mueller.org\/IMG\/jpg\/winye_photo_1_pour_site.jpg\"><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Le pays winye est divis\u00e9 en deux par le Petit-Bal\u00e9 (Son), du nord au sud. La rivi\u00e8re constitue une fronti\u00e8re symbolique puisque les richesses ne circulent pas librement entre ses deux rives&nbsp;: toutes les choses \u00ab&nbsp;f\u00e9condes&nbsp;\u00bb (femmes enceintes, \u0153ufs, r\u00e9coltes, productions artisanales, f\u00e9tiches) doivent \u00eatre asperg\u00e9es de son eau avant d\u2019\u00eatre admises \u00e0 traverser. Les Winye de la zone comprise entre la rive droite du Mouhoun et la rive gauche du Petit-Bal\u00e9 viennent soit du sud (pays phuo, dagara) soit du sud-est, du groupe nuna situ\u00e9 sur la rive gauche du Mouhoun (r\u00e9gion de Zawara, Sili, Bouly, Pano), soit du nord (pays marka, nuna). Ils traverseront le fleuve pour fuir des guerres dont ils situent les causes dans les dissensions internes aux groupes auxquels ils appartiennent. Pour s\u2019installer, ils contactent d\u2019abord le village de Kienb\u00f5 et y s\u00e9journent m\u00eame parfois, ce village, install\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 de la rive droite du Mouhoun, \u00e9tant tenu comme le plus ancien de la zone (il dispara\u00eetra dans les ann\u00e9es 1910, \u00e0 cause de la trypanosomiase). Il est reconnu comme tuteur par la majorit\u00e9 des communaut\u00e9s install\u00e9es. Les diff\u00e9rents groupements humains s\u2019\u00e9loignent ainsi progressivement du fleuve et repoussent la for\u00eat en direction du nord-ouest et du sud-ouest, en s\u2019\u00e9tablissant \u00e0 proximit\u00e9 de marigots et de rivi\u00e8res non p\u00e9rennes. C\u2019est de leurs contacts avec le village de Kienb\u00f5, que les diff\u00e9rents groupes disent adopter progressivement la langue winye, langue r\u00e9put\u00e9e n\u2019\u00eatre parl\u00e9e au d\u00e9part que par les seuls habitants de ce village. Cette zone comporte le nombre de villages winye le plus important (15) et son d\u00e9senclavement est ancien&nbsp;: on y trouve les plus grands march\u00e9s (march\u00e9s de Boromo, Solobuly, Danduo\u2026) et une route commerciale reliant Djenn\u00e9 \u00e0 Kumasi la traverse au d\u00e9but XIXe si\u00e8cle (elle passe par les villages de Sombou, Boromo, Wako, Kalembuly, Kwena). Au XVIIIe si\u00e8cle, l\u2019exploitation aurif\u00e8re des sites environnant Poura (rive gauche du Mouhoun proche de Boromo) est importante. Elle a une influence sur la migration massive de lignages nuna, dagara, bwa, phuo, bobo jula sur la rive droite du Mouhoun.<\/p>\n\n\n\n<p>Les quatre villages winye de la rive droite du Petit-Bal\u00e9 sont \u00e9galement d\u2019origine ethnique tr\u00e8s diverse. La colonisation de la zone provient soit du flux de populations bwa du Kademba qui \u00e9migrent vers l\u2019est \u2014on retrouve des communaut\u00e9s bwa jusque sur la rive gauche du Mouhoun, dans la r\u00e9gion de Poura, Fara\u2014, soit de groupes venus du nord \u2014pays marka\u2014, soit venus du sud \u2014dagara\u2014 soit encore des groupes originellement install\u00e9s sur la rive gauche du Petit-Bal\u00e9. Actuellement, le tutorat foncier sur l\u2019ensemble des communaut\u00e9s situ\u00e9es entre la rive droite du Petit-Bal\u00e9 \u00e0 l\u2019est et les premiers gros villages bwa (Bagassi, Pompo\u00ef) ou marka (Datomo) \u00e0 l\u2019ouest est revendiqu\u00e9 par trois lignages winye, les Ganou et Aka install\u00e9s \u00e0 Kwena pour le nord, (villages winye de Koupelo et Souboye) et les Boudo install\u00e9s \u00e0 Nanou pour le sud (villages bwa de Vi, Pahin, Kayo, Sa\u00efrou et Banou).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ensemble des \u00e9tablissements humains winye, qu\u2019ils soient situ\u00e9s sur la rive gauche ou sur la rive droite du Petit-Bal\u00e9, luttent pour leur survie pendant tout le XIXe si\u00e8cle et la premi\u00e8re partie du XXe si\u00e8cle et beaucoup ne r\u00e9sistent pas aux \u00e9preuves. Dans le contexte des guerres du XIXe et du d\u00e9but XXe si\u00e8cles (razzias des \u00ab&nbsp;Peul noirs&nbsp;\u00bb vers 1820,&nbsp;<em>jihad&nbsp;<\/em>de Mamadou Karantao en 1860 razzias des Zarma de Babato vers 1885, guerre des Marka [<em>meke yo<\/em>] en 1915-1916) notamment, des villages entiers disparaissent corps et biens, des individus sont somm\u00e9s de choisir entre la mort ou le march\u00e9 aux esclaves, des familles enti\u00e8res sont d\u00e9plac\u00e9es ou bris\u00e9es par les flux et reflux incessants des migrations forc\u00e9es. Ces \u00ab&nbsp;grandes&nbsp;\u00bb guerres qui leur sont impos\u00e9es permettent la r\u00e9affirmation des alliances entre communaut\u00e9s puisqu\u2019une fois les chefs de guerre de chacune de ces zones mis en difficult\u00e9 (pendant le&nbsp;<em>jihad&nbsp;<\/em>de Karantao notamment), de nombreux villages se portent mutuellement assistance (envoi de guerriers, accueil de r\u00e9fugi\u00e9s&#8230;) et ce, quelle que soit leur situation de part et d\u2019autre du Petit-Bal\u00e9. De cette \u00e9poque date l\u2019homog\u00e9n\u00e9isation ethnique et le renforcement des syst\u00e8mes d\u2019alliance entre les chefferies de terre des diff\u00e9rents villages \u00e0 envergure v\u00e9ritablement r\u00e9gionale. Par ailleurs, entre ces grandes guerres, les Winye poursuivent de leur pleine initiative de plus petits conflits inter et intravillageois. Les conflits intervillageois sont provoqu\u00e9s par le vol \u2014tr\u00e8s fr\u00e9quent\u2014 de femmes mari\u00e9es entre villages dont les chefferies de terre ne sont pas alli\u00e9es. Les conflits internes sont d\u00e9clench\u00e9s, au nom de l\u2019honneur, par des leaders de factions qui s\u2019opposent au pouvoir local (chef de terre et chef de village). Cette contestation des pouvoirs est une constante dans la soci\u00e9t\u00e9 et elle se traduit par de nombreuses conduites de d\u00e9fection (exit options). En cas de d\u00e9saccord avec les autorit\u00e9s en place, les individus ou les sous-groupes changent de patronyme (donc d\u2019appartenance), migrent vers d\u2019autres villages (notamment chez leurs oncles maternels ou les beaux-fr\u00e8res chez lesquels ils peuvent toujours trouver de la terre) ou cr\u00e9ent de nouvelles communaut\u00e9s, du moins tant que l\u2019abondance des ressources le leur permet.<br><strong><br>Les influences culturelles<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019origine extr\u00eamement diverse du peuplement et \u00e0 la jeunesse de l\u2019ethnie, les institutions et les coutumes winye peuvent \u00eatre rapproch\u00e9es de celles d\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s environnantes, plus anciennes. On peut identifier, au hasard des informations collect\u00e9es sur d\u2019autres groupes (au travers de lectures ou des r\u00e9cits d\u2019informateurs winye soumis gr\u00e2ce aux voyages et du fait de l\u2019exigu\u00eft\u00e9 de l\u2019espace ethnique propre \u00e0 des exercices de comparatisme permanents), plusieurs \u00ab&nbsp;paquets&nbsp;\u00bb correspondant \u00e0 des aspects divers de la vie sociale et des coutumes locales&nbsp;: chefferie de terre, rites saisonniers, rites fun\u00e9raires, rites li\u00e9s \u00e0 la naissance, scarifications\u2026 Il est possible de distinguer entre les situations d\u2019influences (une coutume usit\u00e9e dans une soci\u00e9t\u00e9 plus ancienne rep\u00e9rable avec des modifications diverses chez les Winye, comme l\u2019influence mossi dans les coutumes de la chefferie de terre et les rites saisonniers, l\u2019influence mand\u00e9 dans les lev\u00e9es de deuil et nuna pour les masques) et les espaces de partage d\u2019une m\u00eame coutume par diff\u00e9rentes ethnies voisines (dagara\/lobi\/pho pour les rites li\u00e9s \u00e0 la naissance et les cultes de chasse ou marka\/bwa pour les scarifications). La liste n\u2019est pas exhaustive. Il est probable que les coutumes musulmanes ont influenc\u00e9 certaines conceptions winye, comme la pratique des offrandes \u2013<em>zakat<\/em>\u2013, le fait de se d\u00e9chausser \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des lieux de culte, les vocalises des femmes \u00e0 certaines occasions c\u00e9r\u00e9monielles, les d\u00e9placements publics dans le sens inverse des aiguilles d\u2019une montre\u2026 La soci\u00e9t\u00e9 winye, suivant son positionnement g\u00e9ographique dans l\u2019espace national, appara\u00eet bien comme le lieu de transition entre les soci\u00e9t\u00e9s de l\u2019Est (Mossi, Nuna) et les soci\u00e9t\u00e9s de l\u2019Ouest marqu\u00e9es par l\u2019influence mand\u00e9.<br><strong><br>L\u2019occupation rituelle et pratique de l\u2019espace<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un homme qui s\u2019est aventur\u00e9 assez loin dans une zone inconnue rep\u00e8re un poste de chasse caract\u00e9ris\u00e9 par l\u2019abondance de son gibier (et donc de l\u2019eau). L\u2019homme, s\u00e9duit par l\u2019int\u00e9r\u00eat du lieu, retourne chez lui et revient avec des parents et le projet de fonder une communaut\u00e9, parfois press\u00e9 par l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 ou les dissensions dans sa communaut\u00e9 d\u2019origine. Ensemble, ils s\u2019efforcent d\u2019identifier un premier culte \u00e0 la brousse et pour ce faire pratiquent un test, qui consiste \u00e0 enfoncer dans un endroit non d\u00e9frich\u00e9 (r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par divination) un piquet enduit de \u00ab&nbsp;m\u00e9dicaments&nbsp;\u00bb. Si les g\u00e9nies du lieu acceptent la pr\u00e9sence des hommes et d\u00e9cident de faire alliance avec le fondateur, le piquet reste intouch\u00e9. Si le piquet est arrach\u00e9 apr\u00e8s trois nuits c\u2019est que les g\u00e9nies sont hostiles et les hommes doivent renoncer \u00e0 leur projet d\u2019installation. Si le piquet n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9, les hommes installent leurs huttes d\u2019habitation en branchage (les m\u00eames qu\u2019on trouve actuellement sur les champs de brousse) et cultivent leurs premiers champs (d\u2019abord des cultures \u00ab&nbsp;basses&nbsp;\u00bb \u2014haricot, arachide, pois de terre\u2014, puis des cultures \u00ab&nbsp;hautes&nbsp;\u00bb \u2014mils\u2014). On pratique \u00e0 ce premier autel de brousse, d\u00e8s qu\u2019on en a les moyens un sacrifice de mouton ou de b\u0153uf qui a pour objectif de rendre la terre favorable au projet d\u2019habitation des hommes et \u00e0 lui faire accepter la souillure et la chaleur inh\u00e9rentes aux activit\u00e9s auxquels ils se livrent (rapports sexuels, enterrement de placentas, de cadavres, cuissons de nourritures \u00e9pic\u00e9es, d\u00e9sordres divers\u2026).<br>Ce sacrifice, qui n\u2019est jamais r\u00e9it\u00e9r\u00e9, va permettre aux habitants de construire leurs premi\u00e8res maisons en banco, construites un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart du culte de la brousse, si bien que s\u2019impose l\u2019identification d\u2019une antenne de l\u2019autel de la brousse \u00e0 proximit\u00e9 de cet embryon de village, de mani\u00e8re \u00e0 pouvoir proc\u00e9der sans trop avoir \u00e0 se d\u00e9placer \u00e0 des sacrifices urgents. Dans ces premiers temps de l\u2019histoire du peuplement, les d\u00e9placements en brousse peuvent \u00eatre rendus impossibles par l\u2019ins\u00e9curit\u00e9. Il se produit ainsi une sp\u00e9cialisation, le culte de la brousse original demeurant le destinataire des \u00ab&nbsp;gros&nbsp;\u00bb sacrifices (de \u00ab&nbsp;quatre pattes&nbsp;\u00bb&nbsp;: ch\u00e8vre notamment) tandis que l\u2019antenne est le destinataire des sacrifices urgents, o\u00f9 l\u2019on offre surtout des \u00ab&nbsp;deux pattes&nbsp;\u00bb (volaille) et des promesses d\u2019offrandes (par d\u00e9p\u00f4t de cendre). C\u2019est cette antenne qui deviendra l\u2019autel de terre.<a href=\"https:\/\/www.fondation-culturelle-barbier-mueller.org\/IMG\/jpg\/winye_photo_12_pour_site.jpg\"><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019emplacement a \u00e9t\u00e9 choisi parce que les devins ont d\u00e9termin\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un lieu ayant une vocation ancienne de rencontres anim\u00e9es et pacifiques entre des populations diversifi\u00e9es de non humains (ce sont d\u2019anciens lieux de march\u00e9 ou de places publiques des g\u00e9nies), dont le village des hommes qui va s\u2019installer doit s\u2019efforcer d\u2019imiter les qualit\u00e9s. Le choix du lieu est confirm\u00e9 par une ordalie (\u00ab&nbsp;test de poulets&nbsp;\u00bb). Le fondateur installe cet autel de la terre, dont l\u2019influence est consid\u00e9r\u00e9e comme d\u00e9terminante dans le peuplement de l\u2019\u00e9tablissement humain. Il faut attirer du monde dans l\u2019embryon de village, pour le faire grossir et rendre plus s\u00fbre l\u2019implantation humaine. On y enterre des objets qui sont des biens sacr\u00e9s, h\u00e9rit\u00e9s des anc\u00eatres, qui constituent les principes de la fertilit\u00e9 du village. On y pratique ensuite un sacrifice de b\u0153uf. Il s\u2019agit de faire de la terre une sorte de f\u00e9tiche qui a \u00ab&nbsp;une bouche et des oreilles&nbsp;\u00bb, une bouche pour manger les offrandes sacrificielles et des oreilles pour \u00e9couter les requ\u00eates. La terre est consid\u00e9r\u00e9e comme un bloc d\u2019\u00e9nergie massive mais plein d\u2019inertie et c\u2019est ce sacrifice de b\u0153uf, puis les offrandes qui vont y \u00eatre faites p\u00e9riodiquement, qui vont permettre au fondateur \u2014puis aux chefs de terre qui vont lui succ\u00e9der\u2014 de la \u00ab&nbsp;commander&nbsp;\u00bb, de la stimuler pour qu\u2019elle s\u2019\u00e9chauffe, nourrisse les hommes en parcourant les cycles saisonniers, les attire, les prot\u00e8ge, les sanctionne le cas \u00e9ch\u00e9ant. L\u2019autel de la terre est l\u2019autel o\u00f9 l\u2019on \u00ab&nbsp;attache&nbsp;\u00bb la pluie en d\u00e9but de campagne agricole en lui demandant de rester et o\u00f9 on la \u00ab&nbsp;lib\u00e8re&nbsp;\u00bb pour qu\u2019elle ne fasse plus de d\u00e9g\u00e2ts lorsque les r\u00e9coltes sont \u00e0 point. Au fur et \u00e0 mesure que l\u2019\u00e9tablissement humain grandit, on cr\u00e9e des champs de brousse, qui \u00e0 la diff\u00e9rence des champs de village, continuent d\u2019\u00eatre, en co-partage avec les hommes, la possession des g\u00e9nies de la brousse (ce qui explique les interdits qui y subsistent). Le r\u00f4le des a\u00een\u00e9s, r\u00e9unis dans un conseil des anciens autour du chef de terre, est entre autres de s\u2019assurer que la combinaison unique, d\u2019id\u00e9es, de savoir-faire et d\u2019efforts, qui a men\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation et au progr\u00e8s de l\u2019\u00e9tablissement humain et de l\u2019environnement humanis\u00e9 qui se d\u00e9veloppe \u00e0 partir de son centre (l\u2019autel de la terre), preuve tr\u00e8s litt\u00e9rale de sa \u00ab&nbsp;f\u00e9condit\u00e9&nbsp;\u00bb \u2014c\u2019est-\u00e0-dire de sa capacit\u00e9 \u00e0 porter des fruits et des relations\u2014 est reconnue, rappel\u00e9e r\u00e9guli\u00e8rement, prot\u00e9g\u00e9e de tout usage ill\u00e9gitime et justement compens\u00e9e pour son exploitation. Ils ont pour se conforter dans l\u2019id\u00e9e du caract\u00e8re exceptionnel du processus ayant men\u00e9 \u00e0 la conservation et au progr\u00e8s de leur propre communaut\u00e9 (preuve qu\u2019elle est bien pouss\u00e9e par un savoir-faire efficace qui a permis d\u2019en r\u00e9v\u00e9ler la force f\u00e9condante), l\u2019exemple moins heureux des dizaines de communaut\u00e9s avoisinantes, disparues dans les guerres, les razzias ou les \u00e9pid\u00e9mies.<br><strong><br>Th\u00e9orie de la personne, chasse et rites fun\u00e9raires<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les sp\u00e9cialistes de la soci\u00e9t\u00e9 winye la caract\u00e9rise souvent comme une soci\u00e9t\u00e9 sans initiation. Dans les faits, il existe des initiations \u00e0 divers cultes (masques, divination, culte anti-sorcellaire\u2026) mais il est vrai qu\u2019elles ne concernent jamais tout le monde. Le syst\u00e8me d\u2019initiation collectif organis\u00e9 autour de la chasse a disparu depuis une bonne quarantaine d\u2019ann\u00e9es, du fait de l\u2019extinction du gros gibier (lions, l\u00e9opards) ou de la prohibition de sa chasse (\u00e9l\u00e9phants). Cela constitue un handicap certain pour l\u2019anthropologue dans la mesure o\u00f9 certains indices nous laissent penser que l\u2019initiation \u00e0 la chasse \u00e9tait con\u00e7ue en stades et comportait donc un cycle initiatique qui produisaient les hommes socialis\u00e9s dont la soci\u00e9t\u00e9 avait besoin (futurs responsables de cultes et devins), les grands moments de ce cycle initiatique correspondant aux grands moments du cycle des rituels agraires \u00e0 effets sous-r\u00e9gionaux, pour l\u2019ensemble de villages associ\u00e9s pour les battues collectives autour d\u2019un m\u00eame culte de chasse. Aujourd\u2019hui, chaque chef de terre organise pour sa communaut\u00e9 les rituels agraires indispensables pour faire venir puis arr\u00eater la pluie, ouvrir et fermer la culture des champs de brousse, consacrer la production de l\u2019ann\u00e9e et la rendre consommable, chasser l\u2019impuret\u00e9\u2026<a href=\"https:\/\/www.fondation-culturelle-barbier-mueller.org\/IMG\/jpg\/winye_photo_13_pour_site.jpg\"><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Les seules occasions d\u2019entr\u2019apercevoir le caract\u00e8re fondateur de la chasse dans l\u2019univers symbolique winye sont les lev\u00e9es de deuil et notamment les parties de ces rituels qui concernent les a\u00een\u00e9s masculins (chaque rite de lev\u00e9e de deuil est l\u2019occasion de c\u00e9l\u00e9brer les fun\u00e9railles de 7 membres d\u2019une m\u00eame famille, 3 hommes et 4 femmes). Elles mettent en sc\u00e8ne une \u00e2me (celle du d\u00e9funt) qui n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 captur\u00e9e&nbsp;: elle \u00e8re en brousse depuis l\u2019enterrement survenu juste apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s, des ann\u00e9es avant qu\u2019on puisse organiser une lev\u00e9e de deuil, qui demande des moyens importants. Lors de ce rituel, cette \u00e2me est mise en situation de devenir ma\u00eetre de chasse et d\u2019organiser une derni\u00e8re battue en brousse en guidant les chasseurs vers le gibier. Celui-ci une fois tu\u00e9 est ramen\u00e9 triomphalement au village, la ronde anim\u00e9e et bruyante des chasseurs entra\u00eenant dans son sillage l\u2019\u00e2me du d\u00e9funt, flatt\u00e9e par les honneurs qui lui sont faits et qui accepte finalement de rejoindre ses anc\u00eatres, \u00e0 l\u2019issue d\u2019une initiation pendant laquelle un masque important appartenant aux oncles maternels du d\u00e9funt lui apprend \u00e0 marcher dans le sens des aiguilles d\u2019une montre (sens qui est associ\u00e9 dans beaucoup de soci\u00e9t\u00e9s d\u2019Afrique, au monde des anc\u00eatres et des esprits). Car c\u2019est seulement lorsqu\u2019elle aura rejoint ses anc\u00eatres que l\u2019\u00e2me pourra \u00eatre mise au service de ses descendants et leur apporter des bienfaits. Lors des lev\u00e9es de deuil, ce n\u2019est pas seulement l\u2019\u00e2me du d\u00e9funt mais \u00e9galement son corps et tout ce qui y a \u00e9t\u00e9 attach\u00e9, tout ce qui s\u2019est impr\u00e9gn\u00e9 de lui (comme les habits) qui est trait\u00e9. Pendant les c\u00e9r\u00e9monies, le corps est achet\u00e9 aux griots au travers de don d\u2019argent et d\u2019animaux, afin qu\u2019il ne soit pas maltrait\u00e9 par eux car c\u2019est seulement lorsque le corps n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 maltrait\u00e9, que l\u2019\u00e2me peut \u00eatre mise au service des hommes. Les Winye expliquent en effet qu\u2019avant le rituel des lev\u00e9es de deuil, il y eut un temps o\u00f9 les griots s\u2019emparaient des cadavres pour les manger. Or, selon leurs conceptions, pour qu\u2019il y ait une \u00e2me, il faut qu\u2019on ait enfoui un corps intact dans la terre lors de l\u2019enterrement. Le corps est le t\u00e9moignage indispensable d\u2019une \u00e2me qui reste vivante. On traite aussi les habits du d\u00e9funt, et on ach\u00e8te aussi des habits pour compl\u00e9ter et faire des cadeaux g\u00e9n\u00e9reux aux griots et \u00e0 tous ceux qui sont pr\u00e9sents. Le corps du d\u00e9funt est donc transform\u00e9 en argent, en animaux que tout le monde mange et les habits dont ce corps se v\u00eatait sont transform\u00e9s en habits que tout le monde va porter. La purification du mort, c\u2019est-\u00e0-dire son \u00e9l\u00e9vation au statut d\u2019anc\u00eatre passe par son partage en centaines de morceaux qui vont servir \u00e0 habiller et \u00e0 sustenter les vivants.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Note compl\u00e9mentaire sur ce projet<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En mai 1985, pour photographier une c\u00e9r\u00e9monie de lev\u00e9e de deuil importante organis\u00e9e pour c\u00e9l\u00e9brer un a\u00een\u00e9, ancien chef de terre et membre influent d\u2019un lignage possesseur d\u2019un culte de chasse \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9phant dans le village winye de Wib\u00f5, au sud du pays, j\u2019avais fait appel \u00e0 Guy Piacentino, fondateur \u00e0 Gen\u00e8ve de l\u2019association Devimage, pour la promotion de l\u2019image num\u00e9rique. Il en avait ramen\u00e9 de tr\u00e8s belles images. Malheureusement, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mes connaissances anthropologiques ne me permettaient pas de d\u00e9coder ce que nous apercevions sur ces photos et le sens global qu\u2019avait le rituel auquel nous avions assist\u00e9. Plus de 30 ans plus tard, et apr\u00e8s des enqu\u00eates qui se poursuivent encore, j\u2019ai suffisamment am\u00e9lior\u00e9 mes connaissances sur la soci\u00e9t\u00e9 winye pour \u00eatre en \u00e9tat de leur fournir un commentaire ad\u00e9quat. Leur publication sera \u00e9galement un moyen de rendre hommage au talent de Guy, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 2007.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>JEAN-PIERRE JACOB Le pays winye est situ\u00e9 dans le centre-ouest du Burkina Faso. Il comprend une s\u00e9rie de communaut\u00e9s install\u00e9es dans la partie sud-est et sur la rive droite de la boucle du Mouhoun (ex-Volta noire), et sur les deux rives du Petit-Bal\u00e9, un affluent du Grand-Bal\u00e9 (lui-m\u00eame affluent du Mouhoun). 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