SÉBASTIEN BAUD
Les Awajun vivent au nord du Pérou, en haute Amazonie occidentale, sur le haut Marañón et ses affluents : Chiriacu, Cenepa, Nieva et le bas Santiago. Leur langue, l’awajun, appartient à la famille aents chicham (anciennement jivaro), comme celle des Achual, Shuar et Wampis. En 2017, environ 37 000 personnes s’identifiaient comme Awajun, constituant ainsi la deuxième société autochtone d’Amazonie péruvienne, après les Ashaninka.
Les Awajun se définissent socialement comme shuag – « gens connus, parents, alliés » – dans une conception relationnelle et politique du soi, et ontologiquement comme aents – « la personne qui se tient debout, l’être humain ».
Jusqu’au début du XXᵉ siècle, avant son interdiction par l’État, ils ont pratiqué la chasse aux têtes (tsantsa) dans le cadre de rituels de fertilité complexes impliquant une quête spirituelle, centrée sur la rencontre d’Ajutap et matérialisée par un brillement dans le cœur, lieu de la pensée. Ces pratiques reflétaient un mode d’existence profondément intégré à une conception du monde où la parole, les émotions, le rêve, le beau et la relation aux autres existants formaient un tout indissociable. Leur effacement progressif marque une transformation majeure de cet ethos.
Traditionnellement, la société awajun reposait sur des maisonnées dispersées, organisées autour d’un homme reconnu pour sa valeur guerrière et la force de sa rhétorique. Ces noyaux familiaux endogames, liés par l’alliance et la solidarité chamanique, étaient répartis le long des ruisseaux et nommés d’après les bassins fluviaux. Ces unités, unies par la langue, formaient un sous-ensemble – les Awajun – à l’intérieur d’un ensemble régional autrefois appelé Jivaro. Contrairement à d’autres sociétés amazoniennes, leur organisation n’était pas centralisée ; sauf en cas de tensions avec d’autres groupes régionaux.
Les communautés contemporaines se sont formées à partir de ces noyaux et restent marquées par cette structuration ancienne. Trois grandes étapes ont jalonné cette transformation :
- L’exploitation du caoutchouc au début du XXᵉ siècle et l’installation des familles sur les rives ;
- L’arrivée de l’école bilingue dans les années 1950, entraînant le regroupement des familles ;
- La loi de 1974 sur les « communautés autochtones », qui leur a permis d’acquérir des titres de propriété sur leurs terres.
Depuis un siècle, les Awajun subissent des mutations culturelles profondes :
- Pression démographique ;
- Réduction des territoires ;
- Construction de routes et intensification des échanges économiques ;
- Scolarisation en espagnol au détriment des savoirs vernaculaires ;
- Influence grandissante des Églises protestantes nord-américaines.
À ces causes s’ajoutent de nombreux effets délétères :
- Extractivisme d’État, orpaillage illégal et pollution des fleuves ;
- Déforestation et disparition du gibier ;
- Appauvrissement des sols ;
- Alcoolisme, malnutrition infantile et suicides chez les jeunes filles.
Dans ce contexte, ce travail ethnographique vise à interroger la manière dont les Awajun résistent à cette transformation de leur monde et de leurs modes d’être. Ce qu’ils nous enseignent, c’est qu’avec l’abandon de certaines pratiques rituelles (comme les grandes fêtes autrefois associées aux tsantsa), la disparition des cultigènes (comme le manioc), l’affaiblissement des liens avec l’esprit des jardins (Nugkui), la perte du savoir olfactif touchant aux arbres, celle des chants anen et des formes d’initiation, c’est tout un système de connaissance et d’interprétation du monde – cohérent, sensible, relationnel – qui est ébranlé.
Il s’agit donc d’écrire la singularité awajun : une pensée du corps, du cœur, des gestes, du rêve et de la raison, qui s’exprime dans les actes quotidiens aussi bien que dans les récits, les chants, les visions et les rituels. Une pensée ouverte, dynamique, où vivre ne se réduit pas à survivre, mais à signifier.
Ce travail ethnographique, amorcé en 2007, reste à approfondir et à finaliser. Les sources écrites, rares et fragmentaires, rendent nécessaire une enquête renouvelée, qui conjugue description fine des pratiques et approche phénoménologique. L’objectif est de mieux comprendre comment la société awajun se perçoit aujourd’hui, comment elle conserve ou transforme ses rapports au territoire, à la maladie, et à la construction de soi – de l’abatis-brûlis au territoire contesté, de la pharmacopée familiale au chamanisme, de la quête spirituelle à la guerre.
À partir des mots, des gestes, des récits et des expériences sensibles, ce travail se veut une contribution à la sauvegarde d’une culture menacée, à travers ses formes de savoir, ses relations humaines et non-humaines, et ses manières d’habiter le monde.
Je prévois une enquête de terrain de quatre à cinq mois, suivie d’un séjour complémentaire d’un mois pour approfondir les points soulevés lors de l’écriture.
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Sebastien Baud est ethnologue, chercheur associé à l’Institut Français d’Études Andines (IFEA), Lima ; coordonnées : Rue du Noyer, 8, F-68480 Wolschwiller ; +33 6 85 56 84 17 ; mel@sebastienbaud.fr





