Introduction
Laurence Mattet, directrice et membre du Conseil de la Fondation culturelle Musée Barbier-Mueller
La publication de cet ouvrage revêt une importance toute particulière pour notre Fondation. Elle marque l’aboutissement d’un projet scientifique et humain d’une rare intensité, initié en 2017 par le professeur Alban Bensa et la docteure Claude Grin. À cette époque, le Pr Bensa, figure majeure de l’anthropologie contemporaine et grand spécialiste du monde kanak et la Dre Claude Grin nous avaient contactés pour nous présenter une étude consacrée aux pratiques et représentations religieuses des Kanak. Ce projet, né d’un travail de terrain mené en étroite complicité avec sa compagne et collègue Claude Grin, portait déjà la marque d’un engagement profond — intellectuel, humain et éthique.
Le nom d’Alban Bensa (1948-2021) reste indissociable d’une anthropologie libre, critique, résolument tournée vers le vécu des personnes. Tout au long de sa carrière, il s’est attaché à restituer le sens que les individus donnent à leur histoire, à leurs relations, à leurs territoires. Il redessine des généalogies, associe des noms de clans à des terres, participe aux coutumes, accompagne les revendications. Son travail, fondé sur une véritable relation de confiance avec les communautés, visait moins à prélever qu’à partager, en restituant savoirs et paroles sous forme de récits, cartes, films ou outils de mémoire.
Séduits par la rigueur, la portée et l’esprit de cette proposition, notre Conseil de Fondation et notre Comité scientifique ont immédiatement choisi de la soutenir. Elle s’inscrivait pleinement dans notre mission : encourager une recherche exigeante, respectueuse des savoirs locaux, et contribuer à une meilleure compréhension des cultures du monde.
La disparition soudaine du professeur Bensa, en 2021, a laissé un vide immense — dans le paysage académique comme sur le terrain. Malgré cette perte, Claude Grin a poursuivi le projet avec une remarquable fidélité intellectuelle. En s’appuyant sur les recherches qu’ils avaient menées ensemble, elle a su prolonger leur réflexion commune et lui donner toute sa cohérence.
Depuis plusieurs années, Claude Grin mène en Nouvelle-Calédonie un programme de valorisation des récits kanak anciens, qu’elle dirige depuis 2022. Elle prépare actuellement Les Cahiers kanak, une collection destinée à rendre ce patrimoine accessible au plus grand nombre. Son expertise, sa sensibilité et le profond respect qu’elle porte au terrain font d’elle l’héritière naturelle de ce travail.
Nous espérons que cet ouvrage trouvera un large écho, auprès des chercheurs comme du grand public, et qu’il contribuera à faire mieux connaître la richesse des spiritualités et des cosmologies kanak.
Préface
Emmanuel Kasarhérou, Président du musée du quai Branly – Jacques-Chirac
Depuis les analyses fondatrices de Maurice Leenhardt sur la conception du monde kanak, l’anthropologie de la Nouvelle-Calédonie a montré la profonde articulation entre cosmologie, organisation sociale et pratiques coutumières. Jean Guiart a souligné le rôle des structures de parenté et de pouvoir, tandis qu’André-Georges Haudricourt a mis en lumière la manière dont les sociétés kanak pensent leurs relations avec l’environnement. Plus près du pays paicî, les recherches conjointes d’Alban Bensa et de Jean-Claude Rivierre ont renouvelé l’approche des récits et des catégories autochtones, en restituant la richesse du discours rituel et la dynamique historique de cette région.
L’ouvrage de Claude Grin s’inscrit dans ce paysage scientifique tout en y apportant des données neuves, issues d’enquêtes attentives aux mots, aux gestes et aux objets. Son analyse de la cosmologie paicî montre comment les génies (u), les âmes des ancêtres (duéé) et les forces totémiques (tee) demeurent des médiateurs essentiels entre les vivants, les morts et le territoire. L’analyse minutieuse des relations entre objets rituels, pierres de pouvoir, paniers sacrés, monnaies kanak, sculptures de la grande case, prolonge la distinction proposée par Alban Bensa entre biens « gardés », qui affirment l’identité d’un clan, et biens « donnés », qui circulent et inscrivent la mémoire des alliances.
Ce travail dépasse l’ethnographie des pratiques rituelles : il révèle la continuité de la société kanak au XXIᵉ siècle, malgré les spoliations foncières, les dépopulations, les déplacements et les recompositions sociales imposées par la colonisation et la mise en réserve dès 1868. La coutume apparaît ici non comme un vestige, mais comme un langage vivant, reliant passé et présent, mémoire des lignages et présence des ancêtres dans la vie sociale et politique.
Ce texte, à la fois rigoureux et profondément ancré dans l’expérience kanak, constitue une contribution précieuse à la compréhension d’un univers où la cosmologie, les objets et les échanges cérémoniels ne cessent de fonder la cohésion et la vitalité d’une société marquée, mais non effacée, par l’histoire coloniale. On ne peut que se féliciter de l’initiative de la Fondation culturelle Musée Barbier-Mueller d’en proposer aujourd’hui l’édition, qui permet de rendre accessible à un large public une réflexion nourrie, sensible et toujours actuelle sur le pays paicî et, plus largement, sur la permanence des traditions kanak.








